3.4.1 Production de masse de publications

     

Cette profusion de publications provient certes d’une activité sans précédent de la recherche thérapeutique, mais aussi d’une production de masse de publications de faible intérêt [116] motivée principalement par la course aux publications à laquelle sont obligés de se livrer les chercheurs (le fameux « publish or perish » ). Cette dérive trouve ses origines, entre autres, dans l’évaluation des chercheurs et l’attribution des financements d’une partie de l’activité de recherche sur la base d’indices bibliométriques purement quantitatifs. Du fait de ces incitations purement quantitatives, l’objectif de l’activité de « recherche » s’est adapté en devenant progressivement « publier de plus en plus pour abonder les scores bibliométriques » à la place de produire des connaissances validées, utiles pour les patients et opérables [116] . En France, il est ainsi possible de mettre en évidence un effet délétère du système basé sur l’attribution de points SIGAPS [117] .

Cette pression à publier mise sur tous les chercheurs a aussi débouché sur l’émergence de pratiques déviantes, encore minoritaires, à l’encontre des principes de l’intégrité scientifique comme les « ghost authors » [118] , les auteurs hyper-prolifiques [119] , la vente de place dans « l’authorship » [120 , 121] , l’autocitation excessive et non justifiée [122] , les revues de complaisance payantes ou népotiste d’autopromotion [123] , les revues prédatrices [124 , 125 , 126] , et à l’extrême la fraude scientifique [127] .

Cette pression de la publication pour la carrière des chercheurs a aussi conduit progressivement à un dévoiement insidieux des principes de la publication scientifique note n° 26 . Les éditeurs des journaux biomédicaux et les reviewers, connaissant les difficultés des chercheurs, ont progressivement adaptés, peut-être même sans s’en apercevoir, les niveaux d’exigences scientifiques, pour pouvoir publier en nombre ces articles sans intérêts [128] . Originellement, le but de la publication était de communiquer les découvertes scientifiques, maintenant, dans bien des cas, son but est de publier pour publier ! Le monde de l’édition scientifique est devenu un processus autosuffisant. Cette dérive a conduit par exemple à la création de revues de second ordre (prédatrices ou non) destinées uniquement à offrir des opportunités pour publier plus facilement, plus rapidement, et d’offrir des postes d’éditeurs à foison. On a ainsi assisté à l’émergence de revue où une proportion importante des articles publiés provenait des mêmes institutions que celles des responsables éditoriaux.

Cette production de masse de mauvaise science (« mass production of garbage science ») a des conséquences très importantes. Les essais de mauvaise qualité méthodologique, qui n’apporteront pas de réponse fiable, représentent au mieux un gaspillage des ressources de recherche [129] mais exposent surtout au risque de faire adopter à tort des traitements n’apportant pas le bénéfice prétendu. Ces essais peuvent être ainsi vu comme dangereux et non éthiques [130 , 131 , 132] . De plus, ils donnent le mauvais exemple au sein des équipes de recherche en suggérant une image de normalité aux chercheurs en formation.

Hormis le gaspillage des ressources de recherche [133 , 134 , 135] que représentent ces mauvaises pratiques (« misconduct » ), l’infodémie et la production de masse de mauvaises études représentent un nouveau chalenge inédit pour les médecins et autres acteurs du médicament qui doivent exploiter la littérature pour l’actualisation de leurs connaissances, la construction des stratégies thérapeutiques ou l’élaboration des recommandations. Les résultats utiles issus d’études fiables et pertinentes qu’il ne faut pas rater, car ils représentent de véritables progrès thérapeutiques, sont noyés parmi de multiples résultats sans intérêt.

Par exemple, les études méta-épidemiologique dans la COVID ont fait le constat d’une production d’études de faible qualité méthodologique [14 , 15] , dispersées et largement redondantes [16] . Ce phénomène a conduit l’OMS à formuler une mise en garde et des propositions de solutions [136 , 137] .

Il est donc important de savoir identifier le bon grain de l’ivraie et de ne pas se retrouver submergé par une littérature sans intérêts note n° 27 .


[26] https://www.redactionmedicale.fr/integrite-scientifique

[27] Cette problématique n’est pas propre à la médecine et touche tous les domaines de la science (https://www.nature.com/articles/d41586-019-00381-w)